Je n'ai pas parlé du fiasco Hadopi sur ce blog. D'autres que moi,
et bien plus informés, en ont parlé
sur la blogosphère. En ont commenté
les lacunes, les contradictions, l'inadéquation avec les nouveaux
modes de consommation de notre société, l'évolution des technologies et de l'économie des produits culturels. Je viens de lire aujourd'hui
un billet intéressant qui reprend un article du
Guardian mettant en
parallèle le déclin de l'industrie du disque avec la montée en puissance du jeu vidéo. Tout cela me conforte assez dans l'idée que ce projet de loi est mal troussé, mal pensé, à rebours, et voué à
l'échec. Il n'empêche que je reste sensible à la question du téléchargement, ou du moins du téléchargement illégal. Les pratiques de nos contemporains ne cessent de changer, d'évoluer, désormais en
un clic gratuit, on a sur son PC un film qui ne sortira que dans 6 mois en France, ou bien l'intégrale de Michel Sardou. C'est facile, c'est rapide, c'est presque magique. Bref, c'est trop beau
pour être vrai.
Entendons-nous bien. Moi je suis du genre libertaire / légaliste : en gros, chacun fait ce qu'il veut avec son cul, sa souris (ou le reste), chacun est responsable de ses actes, mène la vie qu'il
veut tant qu'il n'empiète pas sur celle des autres ; toutes les lois ne sont pas faites pour être suivies aveuglément et si certains veulent les braver, qu'ils l'assument mais ne se cachent pas
derrière de fausses excuses ; pour ma part, je suis plutôt du genre à marcher dans les clous, à faire la queue au guichet et à ne pas mentir sur mes revenus lorsqu'arrivent les impôts. Je suis les
règles, la plupart du temps, même s'il m'arrive parfois de m'arranger avec elles, quand elles ne me conviennent pas tout à fait.
Personnellement, mes pratiques sont les suivantes : je ne télécharge jamais de film. Et je télécharge 100% de la musique que j'écoute. Cela fait des mois voire des années que je ne me suis pas
déplacé pour acheter un CD. Je télécharge toute ma musique sur le net. Dont 99% légalement sur iTunes. C'est à la fois une question de principe et de goût personnel. Concernant les films, je suis
resté assez vieux jeu et attaché à leur cycle de vie traditionnel : j'aime les découvrir au cinéma, sur grand écran, j'aime les acheter en DVD quand je les ai aimés et souhaite les revoir souvent,
et je n'arrive tout simplement pas à regarder un
screener dégueulasse ou une copie pirate sur mon écran d'ordi, juste pour me dire que je l'ai vu avant tout le monde, et gratuitement.
Concernant la musique, je ne suis pas un grand consommateur et je m'accomode fort bien du système iTunes. Si j'ai entendu ou j'entends un extrait qui me plaît, je télécharge un titre ou un album en
quelques secondes, pour une somme que j'estime raisonnable, tout ça sans bouger de chez moi, et sans braver la moindre règle. Certes, en arrêtant d'acheter des CD j'ai sans doute participé au
déclin de l'industrie du disque. En revanche, je suis dans la légalité. Alors oui bien sûr, il m'arrive de regarder un épisode d'une série sur un site de
streaming, il m'arrive de me faire
prêter un film sur CD gravé dont je ne connais pas l'origine, il m'arrive d'incruster sur ce blog une chanson de Deezer ou une vidéo de Youtube dont je n'ai pas les droits. Je n'ai pas dit que
j'étais un saint !
Finalement pour moi, la légalité n'est pas le fond du problème. Tout ce qui est
illégal n'est pas forcément
injuste, et inversement. Je ne doute pas que pour les artistes,
notamment les plus "fragiles", le téléchargement illégal puisse être assimilé à du vol. Cependant, certains "gros" artistes qui viennent pleurer en accusant les internautes de tous les maux font
preuve d'un culot monstre : la Terre a tourné sans eux, ils voudraient que tout reste comme avant... mais pour survivre, il faut savoir trouver les réponses appropriées à l'évolution des
technologies et des moeurs. C'est valable pour les artistes, pour les industriels, pour les fournisseurs d'accès, et pour les pouvoirs publics. C'est à eux de trouver la meilleure façon de
convaincre les consommateurs de télécharger les oeuvres légalement, de leur donner une offre riche, libre et variée, à un prix et à des conditions jugées raisonnables. Cela passe par des efforts
technologiques, politiques, artistiques et communautaires, mais il en va de leur survie. Et c'est autrement plus excitant qu'Hadopi.
Ce qui me préoccupe avec la généralisation du téléchargement,
a fortiori illégal, c'est l'évolution des comportements, du rapport aux oeuvres, en premier lieu chez les nouvelles
générations : je vois de plus en plus de "jeunes" (comprendre : des gens qui ont 15 ans de moins que moins, bref, un gouffre...) télécharger des films à gogo, des mp3 par paquets de mille, sans se
demander si c'est bien, mal, normal ou abusif. Ils trouvent que la musique et surtout le cinéma sont de toute façon "trop chers", alors ils n'ont "d'autre choix" que de télécharger. Soit. Je
rétorque dans ces cas-là que quand j'étais étudiant, je n'étais pas riche non plus, mais le cinéma était ma passion, et quand je désirais
vraiment voir un film, je ne trouvais jamais que
la place était trop chère, et je me posais encore moins la question quand je sortais de la salle satisfait. Et comme je n'étais pas fortuné, cela m'obligeait à être sélectif dans mes choix : à
décider mûrement de ce que je voulais voir en salle, au risque de me planter. Aujourd'hui, on assiste à l'émergence de comportements nouveaux, qui sont plus dans l'empilage que dans la sélection.
Ce film me branche ? Je le
downloade. Je le regarderai éventuellement plus tard. La qualité de l'image est pourrie ? Pas grave, c'est gratuit. Il ne me plaît pas ? Ben ça me gave,
j'arrête. On est parfois dans des comportements qui sont plus proches de la boulimie que de la dégustation. On veut, on a, on prend, tout de suite. L'immédiateté est un vertige, un extraordinaire
champ des possibles, mais quand tout est immédiat et toujours à portée de la main, on prend le risque de ne plus savourer, de ne plus faire l'effort d'apprécier. Or je ne suis pas certain qu'une
oeuvre, une chanson, un film, soit comme n'importe quel produit
lambda, ait vocation à être accessible sous n'importe quelle condition et toujours gratuitement. Ou alors mettons en place
un système socialiste où l'accès à la culture est libre et gratuit pour tous ! (C'est beau de rêver...)
Je sais, ça fait un peu vieux con... et ça l'est sûrement. Ce n'est pourtant pas un discours de père-la-morale : cela vient au contraire de l'espoir que tout ne se réduise pas au plus petit
dénominateur commun de l'hyperconsommation et de l'individualisme. Alors oui, les temps changent, les gens changent, il faut l'accepter. Et le téléchargement a ses bons effets. Il permet à
quelqu'un vivant au fin fond de la Creuse ou de la Sibérie de trouver un film de Bergman ou un concerto de Mozart qu'il aurait eu un mal fou à trouver sans Internet... Ces cas de figure existent,
certainement. Mais cela n'interdit pas de porter un regard parfois circonspect sur l'évolution des choses. A 33 ans, je suis d'une génération entre deux eaux : j'ai vu naître l'ordinateur personnel
et le web, mais j'ai aussi connu le vynile, la télé noir et blanc et les premiers magnétoscopes VHS. J'ai connu la frustration d'attendre
un an avant que mon film préféré sorte en vidéo,
et le plaisir de pouvoir trouver un album que j'adore en 10 secondes et trois clics. Je crois mesurer la chance que j'ai de vivre dans une époque de haute technologie, avec ce que cela suppose de
confort et de plaisir(s). J'aimerais juste que tout le monde fasse de même - et notamment le stagiaire à côté de moi, qui fanfaronne parce qu'il a vu
Fast & Furious en qualité pourrie
une semaine avant sa sortie. Cela s'appelle le civisme, je crois.