
Les films de Wes Anderson sont comme des poupées russes. Etrangement ressemblants, souvent parés de couleurs vives et de charmes exotiques, ils semblent se décliner à l'infini, chacun étant une variante du précédent, avec des détails différents et des formes nouvelles. The Darjeeling Limited, cinquième long-métrage du réalisateur, ne déroge pas à la règle. On est bien face à une nouvelle poupée, un nouvel univers miniature, qui dresse de nombreuses passerelles avec ses prédécesseurs, tout en se suffisant à lui-même, petite pièce d'orfèvrerie unique et délicate. Cette poupée-ci, que nous dit-elle ? Elle nous embarque vers une Inde fantasmée, à bord d'un train incroyable où trois frères ont décidé de se retrouver pour renouer les liens qui se sont distendus depuis la mort de leur père. Le voyage se veut spirituel, mais avec ces trois énergumènes aux vies cabossées, cela s'annonce compliqué.
Mais revenons aux passerelles. Aux poupées russes... Le casting tout d'abord : Owen Wilson, Jason Schwartzman, Anjelica Huston, Walis Ahluwalia et même Bill Murray, tous des habitués de la filmographie d'Anderson, sont de la partie (signalons au passage l'arrivée très remarquée d'un petit nouveau, Adrien Brody, qui dévoile ici des talents comiques réjouissants). Les thématiques bien sûr : de La Famille Tenenbaum à La Vie Aquatique, et dans une moindre mesure, même dans Rushmore (j'avoue ne pas avoir vu Bottle Rocket, le "grand frère" de toutes ces oeuvres), on retrouve dans les films de Wes Anderson une obsession récurrente pour les personnages légèrement en marge, les familles boiteuses, les pères et les mères absents ou fautifs, les enfants délaissés, les fratries déchirées - toujours sur le mode de la fantaisie décalée, du spleen amusé - mais on retrouve aussi une certaine obsession pour le deuil. La mort est souvent présente, qui rode ou qui pèse sur les épaules des personnages : la mort d'un fils, la mort d'un père, la mort d'un ami. Le style enfin : il y a une "signature" Wes Anderson, reconnaissable entre mille, avec ses cadrages en cinémascope, son usage des focales courtes, ses ralentis élégants, ses bandes-originales soignées (celle de Darjeeling ne fait pas exception, qui passe des Kinks à la musique indienne et de Debussy à Joe Dassin dans un même élan), son souci des costumes et des accessoires (mention spéciale ici aux créations de Louis Vuitton), ses sorties de route narratives qui font de ses films des sortes de digressions permanentes, et enfin ses gimmicks (la grande maison des Tenenbaum, le sous-marin de La Vie Aquatique, le train du Darjeeling... le requin géant de La Vie Aquatique, le tigre mangeur d'hommes du Darjeeling... on a souvent encore un pied en enfance chez Anderson).
Bref, chez ce réalisateur, tout se tient, tout s'emboîte, tout s'équilibre, comme dans une pièce montée ou une maquette méticuleusement agencée, pleine de détails foutraques et parfois inutiles, mais fascinante comme un monde qui tiendrait dans une valise. La valise du Darjeeling Limited est siglée Vuitton, mais elle déborde d'épices, de vents chauds, de plumes de paon et de serpents venimeux. Elle est aussi pleine de tendresse, de nostalgie et d'amours fugaces. C'est sans doute la plus jolie, la plus précieuse des poupées russes de Wes Anderson. Elle est en prime accompagnée d'un court-métrage, Hôtel Chevalier, séduisant prélude parisien à ce voyage en orient. Alors n'hésitez pas, montez à bord.

Les poupées russes, Cédric Klapisch en connaît aussi un rayon à leur sujet. Non seulement il en avait fait le titre et la symbolique de son film précédent, mais il en adopte aussi, de film en film, la logique répétitive. Cinéaste inégal mais aimable, Klapisch est sans contestation possible, très doué pour capter l'air du temps. Ce qui fait battre le coeur de ses contemporains, ce qui leur pourrit l'existence, ce qui les bloque ou les libère, il essaie à chaque film ou presque de le saisir au vol et parvient souvent à le convertir en message aisément fédérateur.
Après des Poupées Russes qui s'intéressaient aux affres sentimentales et existentielles des trentenaires, voici un Paris qui élargit le spectre (on embrasse ici une galerie de personnages allant des étudiants aux quinquagénaires) mais resserre le zoom (on passe des pérégrinations européennes du film précédent à une série de chassés-croisés parisiens, exception faite d'un détour par l'Afrique). En prenant le parti de passer d'un personnage à l'autre pour dresser une sorte de "carte du tendre" de notre époque, la capitale faisant ici office de grande machine à brasser les destins, Klapisch réalise un film mosaïque - ou si l'on préfère, un film poupées russes, chaque personnage pouvant contenir le suivant, et inversement. Ces poupées russes qui se déclinent, elles déclinent aussi les thèmes chers au réalisateur (l'ouverture à l'autre, la mixité, le croisement des genres, des peuples, des classes sociales), autant de thèmes qui au final pourraient se résumer à un seul : vis ta vie, à chaque seconde, à fond, tant que tu le peux.
Ce message auquel chacun pourra s'identifier, enfin je l'espère, Cédric Klapisch l'assène avec plus ou moins d'adresse, la structure même de son film faisant la part belle à certaines histoires plutôt qu'à d'autres. Ainsi Romain Duris et Juliette Binoche, magnifiques frère et soeur, forment le coeur irréfutable de l'ensemble, au détriment, par exemple, de Karin Viard, Mélanie Laurent ou François Cluzet, dont les parties restent franchement inabouties. Il en résulte un film bancal, forcément sympathique, mais qui laisse comme un goût d'inachevé. Cela dit Paris, au fond, ce n'est jamais fini...
A bord du Darjeeling Limited, en salles depuis le 19 mars.
Paris, en salles depuis le 20 février.
... ou plutôt "c'est bon pour la morale", en Frank Ribéry dans le texte, d'après les excellents 