J'aurai tout de même attendu d'avoir presque 32 ans pour lire Proust. Ma boulimie de littérature étant somme toute tardive, après une longue parenthèse étudiante passée à lire quasi exclusivement
des bouquins d'histoire ou de cinéma, je m'efforce de combler tant bien que mal mes lacunes en découvrant, aujourd'hui seulement, des auteurs de légende. Comme ce bon vieux Marcel. Bien sûr, il y a
beaucoup de gens qui n'ont jamais lu, qui ne liront jamais Proust. Mais moi qui me nourris de livres, je ne pouvais pas continuer à éviter sciemment ce monument. Je me suis donc attaqué à
La
Recherche du Temps Perdu. Et plutôt que de monument, c'est de pélerinage que je devrais parler. Oui, s'attaquer au chef-d'oeuvre de Proust, c'est comme accomplir un pélerinage. Mais pas un
pélerinage pépère, genre le nez levé dans la Chapelle Sixtine ! Non, plutôt le pélerinage à la dure, où l'on finit à genoux comme quand on se rend à Fatima.
A la Recherche du Temps Perdu, donc. Son premier tome du moins :
Du Côté de chez Swann. Rien à voir avec la chanson de Dave. Un roman sans histoire, une suite d'impressions issues
des souvenirs et de l'imaginaire de Marcel Proust, qui est ici auteur, narrateur décalé et protagoniste à mi-temps. Quatre-cents pages pour évoquer trois fois rien, des sentiments, des émotions,
des douleurs d'enfant et des frustrations d'homme. Quatre-cents pages pour dépeindre des souvenirs lointains de vacances en Normandie, ciselés par le travail du romancier. Quatre-cents pages pour
transcrire l'amour fou d'un homme dont l'objet chéri (une femme, une femme objet) lui échappe inexorablement. Quatre-cents pages pour tracer les premières esquisses d'un apprentissage de la douleur
au contact d'une jeune fille capricieuse et indifférente. Quatre-cents pages pour peindre en touches impressionnistes, des sentiments si communs et pourtant si difficiles à saisir : nostalgie,
mélancolie, jalousie, ennui, angoisse, frustration. Voilà Proust. Un orfèvre du sentiment, un modéliste méticuleux des émotions humaines. Un entomologiste de la douleur.
Il faut s'accrocher. Le premier tiers du livre, avec sa madeleine, son
"Longtemps je me suis couché de bonne heure" est essentiellement consacré aux angoisses du jeune Proust au moment
d'aller se coucher, et aux efforts de Proust adulte pour faire renaître les souvenirs enfouis de cette enfance si douce et si amère. En bref, ça ne raconte rien ou presque, mais ça parle de
l'essentiel. La langue est d'une richesse foisonnante, qui n'a d'égale que la précision avec laquelle l'auteur dissèque la moindre sensation, le moindre frémissement de l'âme. La lumière qui passe
à travers les volets, un voyage en calèche entre deux villages, des clochers qui surgissent derrière des collines, la vie des fleurs et des arbres, et l'angoisse, l'insoutenable angoisse de
l'enfant qui n'aura pas un dernier baiser maternel avant son sommeil. J'en oublie. Tout est décrit avec une attention hallucinante. La force descriptive et introspective de Proust, son talent à
traduire en mots choisis (secs comme la foudre ou fluides comme un cours d'eau) sa capacité d'observation et d'analyse de ses propres sensations, tout cela est simplement hors du commun. Les deux
autres parties sont du même acabit : l'amour frustré de Swann pour Odette de Crécy, la peinture cinglante de la bonne société parisienne, et les émois réprimés du jeune narrateur pour la fille de
Swann, briseuse de coeur avant l'heure. Tout est passé au tamis du regard proustien, en teintes délavées. Et toujours cette écriture en circuit fermé, feu d'artifice de mots dans une délicate boîte
à musique.
J'en resterai là. Mes piètres compétences littéraires ne me permettent pas de juger à sa juste valeur cet écrivain surdoué, ce génie des lettres. D'autres ont largement étudié le talent de Proust,
le hissant tout en haut de ce que l'humanité a produit de grands auteurs, de grands observateurs de la condition humaine, aux côtés d'un Shakespeare. Je me bornerai donc à jeter ici ces quelques
impressions. D'autant qu'il me reste encore six tomes de la
Recherche à dévorer. Pas de temps à perdre.