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Mardi 6 mai 2008
Je viens de lire coup sur coup deux livres totalement différents. Par leur forme, leur style, leur époque et leur auteur. Mais entre lesquels j'ai tissé comme un fil rouge. Le premier, c'est un roman américain de John Fante, offert par un ami pour mon anniversaire (merci JC !), le second est un essai érotique de la poétesse syrienne Salwa Al Neimi, que j'ai pu lire en épreuve. Le premier a été écrit dans les années 30, le second vient de sortir. A priori, rien à voir.

La Route de Los Angeles est considéré comme le premier roman de John Fante, et pourtant il n'a été publié qu'après sa mort, bien après ses succès Mon Chien Stupide et Demande à la Poussière - le seul que j'avais lu auparavant. On y rencontre pour la première fois l'alter ego de l'auteur, Arturo Bandini, dans un récit qui comporte à n'en pas douter bon nombre d'éléments autobiographiques. Jeune italo-américain aspirant à devenir écrivain, Bandini vit avec une mère fatiguée et une soeur bigote, lit Nietzsche à la bibliothèque et des magazines coquins en cachette, se réclame de l'internationale communiste et travaille dans une conserverie de poissons. Esprit tourmenté, mythomane et mégalo, capable de se battre avec sa soeur, de se mutiler jusqu'au sang et de descendre des crabes à la carabine pendant une journée entière pour canaliser sa colère, Bandini est un étonnant concentré de frustration. On est constamment partagé entre le rire et l'effroi devant ce personnage hirsute, qui semble à tout moment au bord de la folie furieuse. Au fil du livre (un livre chaotique et charnel, presque précurseur de Bukowski et de Kerouac), on devine surtout chez lui une incroyable frustration, sexuelle bien sûr, mais aussi littéraire. Cet homme abreuvé de livres, ivre de mots, rongé par l'envie d'écrire, est incapable de signer un roman potable, tout comme il est incapable d'adresser la parole à une femme qui ne soit pas sur papier glacé... Jusqu'au dénouement final, où enfin, libéré de son carcan familial et de ses petites obsessions maniaques, Bandini décide de partir. De partir pour Los Angeles et tout recommencer. L'action comme remède à la frustration.

La Preuve par le Miel ressemble à un journal intime mais il pourrait tout aussi bien être un roman. Pas facile de démêler le vécu de la fiction dans cette exploration de l'intimité d'une femme. Salwa Al Neimi lève le voile (sans mauvais jeu de mots) sur la sexualité de la femme arabo-musulmane, et prouve - par la chair et l'esprit - que la volupté est soluble dans la tradition. En nourrissant sa propre expérience des écrits érotiques multicentenaires de la tradition orientale, elle démontre que le plaisir sexuel n'a jamais été contraire aux injonctions religieuses, malgré la lecture abusive que les extrémistes de tout poil voudraient en avoir. Elle avance aussi, à sa façon, que cette vie terrestre, quelle que soit la spiritualité que l'on adopte, est la seule que nous sommes sûrs de tenir dans nos mains, et qu'elle s'écoule comme du sable entre nos doigts. L'affirmation du fait que nous sommes des êtres de chair et de sang, des êtres de pulsions et de désirs, des êtres qui peuvent jouir, séduire et tromper, voilà qui n'a rien d'exceptionnel... L'originalité vient du fait que c'est une femme syrienne qui s'aventure sur ce terrain. Elle le fait sans impudeur, mais sans rien masquer de sa sensualité. Elle le fait aussi en se référant au monde dont elle est issue, et surtout, surtout, en se référant aux auteurs d'un temps révolu qui avaient des idées d'avant-garde - une façon de désamorcer les attaques avant qu'elles soient portées. Cela ne va pas sans quelques clichés orientalistes, hammam et jasmin, mais cela a le mérite de bousculer pas mal de convenances, ici comme ailleurs. Finalement, avec ses accents gentiment libertins, La Preuve par le Miel ne m'aura pas tellement remué, mais je crois savoir qu'elle en a remué plus d'un, et dans le bon sens du terme. Les révolutions se font parfois à petite échelle...

Finalement, en lisant ces deux livres dans la foulée, j'ai réalisé, une fois de plus, à quel point le désir est le moteur de l'écriture. Le désir assouvi ou le désir frustré, l'énergie contenue ou l'énergie déployée - c'est là le meilleur carburant. La douleur ou la volupté, le manque ou le trop-plein, la rupture ou le porte-à-faux. Diluer ses frustrations, ou revendiquer ses transgressions. Ruer dans les brancards par les actes et les mots, ou se laisser simplement porter par les sens. Bouffer sa vie, la déguster, la digérer, la rater, ou savoir estimer le fait de n'en voir que le menu. Et écrire...
par Kaplan publié dans : Le livre
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