L'indépendance d'esprit est une denrée en voie de raréfaction. De manière générale, la plupart d'entre nous suivent des modes de pensée et de fonctionnement curieusement similaires, en fonction du
milieu d'où l'on vient, de celui dans lequel on évolue, de l'information à laquelle on a accès. A l'heure de la mondialisation, curieusement, la tentation du repli sur des chapelles est plus forte
que jamais - que ces chapelles soient religieuses, communautaires, socio-professionnelles, politiques. Je suis de droite, donc je pense comme ça. Je suis de gauche, donc je pense comme ça. Je suis
musulman, catho, protestant, juif, donc je pense comme ça. Je suis courtier en bourse, je suis agriculteur, je suis prof, je suis cadre sup, donc je pense comme ça. Je suis supporter de l'OM, donc
je pense comme ça.
Bien sûr je force le trait. Mais il me semble que nous vivons à une époque de durcissement des positions, de toute part, qui incite beaucoup de gens à se camper sur des "convictions" que d'autres
ont souvent élaborées pour eux au lieu d'essayer, je dis bien essayer, de développer une forme de réflexion personnelle sur le monde qui les entoure.
Ainsi est-il de bon ton aujourd'hui en France, de fustiger les médias, coupables de tous les maux. Taxés il y a encore quelques années d'être trop "politiquement corrects", ils ont été abondamment
accusés ensuite de contribuer à la droitisation de la société, puis carrément de servir la soupe à Sarkozy, et on leur reproche en général de formater l'opinion, de faire toujours retentir le même
son de cloche. Les médias, toujours coupables d'abrutir les masses, de mal les informer.
C'est de bonne guerre. Je suis assez bien placé pour constater qu'aujourd'hui, contribuer à la fabrication d'un média, quel qu'il soit, oblige à avaler des couleuvres de toutes tailles, à se plier
aux pressions diverses des financiers, des annonceurs, du public. La situation est très difficile, et beaucoup de journalistes jettent l'éponge. Parallèlement, on constate que beaucoup d'entre eux
(les journalistes) disposent d'une marge de manoeuvre et d'une liberté d'expression tellement étroite qu'ils sont formés dès leurs débuts à suivre une ligne de conduite dont ils s'écartent
rarement. Il y a bien un phénomène de masse dans les médias, qui les fait avancer la plupart du temps en troupeaux et les fait parler souvent à l'unisson. C'est vrai des journalistes culturels,
c'est vrai des journalistes sportifs, c'esr vrai des journalistes gastronomiques, c'est vrai des journalistes économiques, c'est vrai des journalistes politiques. Les opinions, les angles de vue,
les approches des sujets, et jusqu'aux sujets traités, tout cela évolue de manière endémique dans un milieu (ou plutôt un ensemble de micro-milieux) où il est finalement assez rare de voir une tête
dépasser.
Je crois, pour ma part, qu'il y a des exceptions : mettre tous les journalistes, mettre tous les médias dans le même sac, c'est nier la possibilité qu'il puisse y avoir une poignée d'individus
libres, intègres et consciencieux, qui essaient de bien faire leur travail en dépit des difficultés qui les entourent. Je crois aussi qu'aujourd'hui, notamment grâce à l'avènement des nouvelles
technologies, nos contemporains ont la possibilité d'avoir accès à une vaste palette d'information, où il n'est pas toujours facile de faire le tri, certes, mais où il est toujours possible de se
forger une opinion qui s'écarte du JT de TF1 ou des colonnes de Métro. Encore faut-il que chacun ait l'envie et la curiosité d'aller chercher cette information de lui-même... Quant aux médias, il
n'est jamais trop tard pour amorcer une remise en question et sortir des sentiers battus pour explorer les chemins de traverse.
Pourquoi je parle de ça ? Parce que j'ai été interpellé par une
chronique de Jean-François Kahn dans Libé au sujet de l'état des médias.
Il y développe une analyse intéressante sur, justement, cette "autocontamination" dont souffrent actuellement la plupart des journalistes français. Mais pas seulement les journalistes, à mon avis.
Alors oui, Jean-François Kahn, il est agaçant, mais là, je pense qu'il met le doigt sur quelque chose. Je vous invite à le lire.