
Un peu d'histoire personnelle. Indiana Jones pour moi, c'est le héros fondateur. C'est des après-midi d'enfance passés dans le salon de mon oncle, qui était le premier de la famille à avoir un
magnétoscope (je vous parle du début des années 80, là... mais si, un vieux JVC énorme avec la cassette qui s'éjectait par le dessus et une télécommande raccordée à l'appareil par un câble...) Des
après-midi où je pouvais me repasser
Les Aventuriers de l'Arche Perdue en boucle, enivré par cet extraordinaire cocktail d'aventure, d'humour, de romance et d'effroi. Indiana Jones, c'est
un des pères fondateurs de ma cinéphilie. Je me souviens, comme si c'était hier, de la première fois que j'ai vu le
Temple Maudit et la
Dernière Croisade au cinéma. Autant dire
que je suis un fan. Mais, quelque peu échaudé par le sacrilège dont s'est rendu coupable George Lucas avec sa trilogie de "prequels"
Star Wars, j'ai appris que certains trésors doivent
rester enfouis sous le voile de la nostalgie.
C'est donc avec le plaisir de retrouver un vieil ami perdu de vue, mais avec aussi un brin de méfiance, que je suis allé à la rencontre de ce nouvel épisode,
Indiana Jones et le Royaume du
Crâne de Cristal. Les circonstances exceptionnelles de la projection (au Festival de Cannes, en présence de toute l'équipe du film) avaient beau m'inciter à un enthousiasme disproportionné, un
film reste un film, fût-il un
Indiana Jones, et il s'agit de le juger comme tel. Autant le dire, je suis très mitigé. Pas déçu, parce qu'encore une fois j'avais su modérer mes attentes,
même vingt ans après. Mais mitigé. A mes yeux, cet épisode souffre de nombreux défauts, dont le premier est un scénario complètement bancal, agrégat improbable d'idées déconnectées. Personnages
inutiles ou mal écrits, situations incohérentes, bonnes idées mal exploitées, et surtout, MacGuffin foireux. Le MacGuffin, qu'est-ce que c'est ? Expression inventée par Hitchcock, elle désigne le
fil conducteur de l'intrigue, qui n'est souvent qu'un prétexte à faire avancer l'action. Dans les
Indiana Jones, il s'agit généralement d'un artefact : Arche d'Alliance, Graal ou autre.
Ici, le MacGuffin est un crâne de cristal aux origines inconnues et au pouvoir prétendument incroyable. Le souci, c'est en premier lieu que ce MacGuffin ne prend pas sa source dans l'imaginaire
collectif - un peu comme les pierres sacrées du
Temple Maudit. C'est surtout que ses origines, une fois expliquées, font sortir Indiana Jones de son environnement habituel, entre
archéologie de pacotille et théologie de bazar. Sans vouloir trahir les secrets du film, on entre ici dans un territoire complètement différent, qui n'est pas forcément mal vu, mais qui est mal
négocié. Le fait que l'action du film se situe dans les années 50 justifie que l'on s'éloigne de l'esprit
serial des premiers épisodes pour aller vers d'autres références, historiques et
cinématographiques : en vrac, la Guerre Froide, le maccarthysme, la peur atomique, la peur du Rouge, les OVNIs, mais aussi les films de science-fiction, les films d'horreur de la Hammer,
L'invasion des Profanateurs de Sépulture, L'Equipée Sauvage, Tarzan... Au passage, Spielberg et Lucas s'amusent à s'auto-citer : un peu d'
American Graffiti, un peu de
Rencontres du Troisième Type, un peu de
Star Wars (
"I have a bad feeling about this", c'est du Han Solo dans le texte, pas du Indy). Tous ces éléments sont abordés dans
le film, mais au lieu de s'harmoniser, semblent créer une dissonance. Surtout, la grande thématique de ce quatrième épisode, à savoir le temps qui passe et le vieillissement du héros, est surtout
évoquée en début de film, et par intermittence par certains personnages, mais assez peu vécue par Indiana Jones lui-même. Ce qui prive le film d'une teinte mélancolique qui lui aurait sans doute
davantage convenu.
Mais on ne juge pas un film sur ce que l'on aurait aimé qu'il soit - juste sur ce qu'il est. Même ainsi,
Indiana Jones et le Royaume du Crâne de Cristal nous laisse sur notre faim. Il est
entendu que cette série ne s'est jamais distinguée par son réalisme ; mais dans cet épisode, à trois ou quatre reprises, on n'est plus dans l'invraisemblable, on est carrément dans le
cartoon. L'équilibre subtil d'action, de fantastique et de comédie trouvé par Spielberg dans les épisodes précédents (et surtout dans le premier, indépassable) est ici rarement atteint, et
le grand morceau final, qui est traditionnellement une apothéose, est plutôt raté, notre héros se retrouvant davantage spectateur qu'acteur des événements. C'est dommage, car comparé à bon nombre
de
blockbusters américains, cet
Indiana Jones est doté d'un charme, d'un tempo et d'une élégance rares. Certaines séquences, notamment l'introduction dans le hangar (délire dans
la salle lorsque le personnage apparaît), l'explosion atomique ou la poursuite à moto, sont d'une grande efficacité, et à plusieurs reprises on retrouve un peu de la magie des premiers épisodes -
grâce à Harrison Ford, en très grande forme malgré ses 65 ans, et surtout grâce à Spielberg, qui témoigne encore d'un savoir-faire inégalé lorsqu'il s'agit de trousser une bonne scène d'action.
Bref, cet
Indiana Jones n'est pas une grande réussite, ce n'est pas non plus vraiment un ratage. Contrairement aux derniers
Star Wars, le mythe original n'a pas été ruiné. Mais il
a difficilement passé l'épreuve des années. A moins que ce soit moi...
En salles depuis le 21 mai.