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Le livre


Lundi 29 juin 2009
Davis Foenkinos a du style, de la sensibilité et de l'humour, il sait parler des femmes et de l'amour, ou du moins il sait écrire à leur sujet. Il le prouve encore avec Nos Séparations, son dernier roman, dont je me suis emparé après avoir lu la critique plutôt élogieuse de Thierry Richard.

Nos Séparations
est un roman bref, fluide, que l'on parcourt avec la même aisance que celle avec laquelle on s'abandonne au plaisir d'une comédie romantique - une bonne comédie romantique, c'est-à-dire un peu sucrée mais avec un arrière-goût amer, et où le romantisme n'aseptise pas les connotations sexuelles...

Il nous fait suivre, sur une période de plusieurs années, l'histoire d'amour belle et compliquée de Fritz et Alice, un couple que la vie va unir, séparer, réunir, séparer de nouveau, etc. On valse en permanence entre les situations classiques, voire convenues (les tensions culturelles et familiales, les éclipses de la passion, les disputes sans queue ni tête, les tentations d'aller voir ailleurs, les excuses que l'on se donne pour y aller...), et des passages vraiment originaux, comme les scènes de séduction et de retrouvailles entre les protagonistes, ou comme toute l'improbable parenthèse bretonne durant laquelle notre héros en perdition s'improvise vendeur de cravates. A certains moments, on se croirait presque dans du Paul Auster, avec les sorties de route arbitraires et les petites histoires gigognes (la fille qui écrit un roman dont la fin est similaire au roman que l'on est en train de lire, etc.) A d'autres, on se dit que l'on a vraiment l'impression d'avoir déjà lu cette histoire une bonne douzaine de fois. Il faut bien avouer que beaucoup d'histoires d'amour se ressemblent, en bien comme en mal, et que malgré tout son talent, son sens de la formule qui fait mouche et son humour tendre, David Foenkinos n'a pas forcément cherché à réinventer le genre. L'impression de déjà-vu, voire de facilité, est donc tenace, et on le regrette d'autant plus que l'auteur déploie par ailleurs une authentique séduction.

Reste un roman agréable, dont on aurait pu attendre plus, sur le dénouement notamment, mais qui nous confirme, si besoin était, que nos vies sentimentales sont bien fragiles, qu'elles se brisent parfois d'un simple geste, d'un mot, d'un regard ou d'un coup de rein, et que leurs éclats sont bien difficiles à réparer... ou à balayer.
Par Kaplan
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Mercredi 29 avril 2009
Après avoir refermé Impardonnables de Phlippe Djian, qui m'a franchement laissé de marbre tant sur la forme que sur le fond (mais je ne suis pas un grand habitué des romans de Djian...), je me suis dit : "bon, y en a marre des romans sur des mecs veufs qui élèvent seuls leurs enfants et qui boivent pour oublier (en gros c'était le troisième d'affilée), je vais me prendre un roman léger et divertissant pour changer !"

Et v'là-t-y pas (oui, réhabilitons le "v'là-t-y pas" dans la blogosphère, et pourquoi pas le "bondla !") que surgit sous mon nez un livre au titre étrange, Le Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de Patates. Renseignement pris, je découvre qu'il s'agit d'un "roman épistolaire" (aaaaahhhh) écrit à quatre mains (eeeeehhh) par Mary Ann Shaffer, une septuagénaire britannique dont c'était le premier roman mais qui a rejoint la dynastie des Plantagenêt avant de l'avoir terminé (oooohhhhh), et Annie Barrows, sa nièce, auteur jeunesse, qui a eu la lourde tâche de reprendre le flambeau et de terminer l'ouvrage.

Alors, de quoi s'agit-il ? D'un roman épistolaire, donc : à savoir un roman qui se présente comme une suite de lettres échangées entre plusieurs personnages. S'affranchissant des rigueurs structurelles de la fiction traditionnelle, le roman épistolaire permet de multiplier les ellipses, les raccourcis, de varier les tons et les points de vue. Celui-ci se révèle remarquablement construit. Tout commence en janvier 1946, par la correspondance de Juliet Ashton, jeune romancière qui s'est fait connaître durant la guerre, avec son éditeur et confident. A la recherche d'un sujet pour son prochain livre, la jeune femme reçoit un jour un courrier d'un habitant de l'île de Guernesey, amateur de son travail et membre d'un énigmatique "cercle littéraire et d'amateurs de tourtes aux épluchures de patates". De fil en aiguille va se nouer entre Juliet et les membres de ce cercle une relation profonde, cimentée par le goût des livres et les souvenirs de guerre, et mâtinée d'une touche de nonsense toute britannique. Jusqu'à ce qu'elle se décide à se rendre directement sur place pour rencontrer ses correspondants...

Cet aimable roman, douillet comme un cottage et savoureux comme un scone à l'heure du thé, se lit d'une traite, le sourire toujours au bord des lèvres. Son équilibre subtil d'humour, de tendresse et de raffinement à l'anglaise est teinté d'une douce mélancolie, où se laissent deviner les douleurs d'un monde dévasté, les blessures cruelles de la Seconde Guerre mondiale, l'héroïsme des anonymes, l'absence des amis disparus, les sentiments que l'on n'ose s'avouer... C'est un roman avec happy end mais qui n'en pense pas moins : face à la dureté du monde, rien ne vaut d'avoir son île à soi, avec pour compagnons la chaleur des livres, le murmure de la mer et une bande d'amis, fussent-ils gentiment excentriques.
Par Kaplan
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Mardi 24 mars 2009
Hasard des sorties littéraires. Coïncidence troublante. Les trois derniers romans dans lesquels je me suis plongé ont tous pour narrateur un homme confronté - ou qui a été confronté - à la perte de sa femme (disparition, mort subite, meurtre...) et qui se retrouve, du jour au lendemain, seul pour élever son ou ses enfants. J'ai déjà déclaré, sur ce blog, mon coup de coeur pour le dernier Olivier Adam, Des Vents Contraires. Pour sa douce mélancolie, pour sa tendresse blessée, pour ses parfums de sable mouillé, d'iode et de single malt. Au moment où je vous parle (enfin, où je vous écris) je suis sur le point de terminer le dernier Philippe Djian, Impardonnables, dont le personnage principal, à peine remis de la mort tragique de sa femme et de l'une de ses filles quelques années plus tôt, doit faire face à la disparition soudaine de sa seconde fille... Pas vraiment emballé pour l'instant, je ne pense pas lui consacrer une chronique.

Entre les deux, s'est glissé Chaos Calme, de Sandro Veronesi. Récemment adapté au cinéma avec Nanni Moretti (pas vu, d'ailleurs...), cet excellent roman se situe en quelque sorte aux antipodes de celui d'Olivier Adam. Ici, pas de signature imposée (ce que j'appelais le "petit musée perso" du romancier), pas de figure de style revendiquée, pas de douleur ou d'empathie surlignée, juste un drame en creux, comme à retardement, sans pathos mais avec toute l'amertume anesthésiée d'un homme que la vie a essoré. Pietro Palladini, le narrateur, est cadre d'un grand groupe médiatique basé à Milan. Lorsque sa femme meurt subitement, il décide, ou plutôt il s'impose à lui, de rester désormais tous les jours, tout le jour durant, devant l'école de sa fille Claudia. Entre sa berline et le square qui fait face à l'école, il va voir défiler une galerie de personnages qui vont tous lui faire partager leurs grandes ou petites douleurs, tandis que lui, curieusement, attend désespérément de ressentir celle du deuil qui le frappe. De comprendre l'origine de ce chaos calme qui semble sourdre en lui.

Sur son banc, Pietro Palladini n'attend pas Godot, il attend juste que la mort prenne un sens, que la douleur prenne un sens, que ses choix de vie prennent un sens. Mais en ont-il seulement un ? Face à l'arbitraire, quel sens peut-on donner aux événements ? D'ailleurs, quel sens peuvent bien trouver tous ceux qui rendent visite à Pietro et le voient rester face à l'école de sa fille, toute la journée ? Elégant, fluide, saupoudré d'un humour précis et désabusé, revenu de tout comme un crooner italien au costume froissé, ce roman capte avec talent les moments de l'existence où tout semble comme entre parenthèses : nos vies, nos projets, notre passé et notre avenir, nos certitudes et le monde qui nous entoure. Il évoque avec délicatesse les rapports de père à fille, de frère à frère, les liens qui se tissent et se délient, les amours délavées, les sentiments que l'on rejette ou enfouit. Il évoque rapidement mais crûment (comme lors d'une scène de sodomie assez croquignolette...) les pulsions sexuelles qui peuvent nous saisir en présence de la mort. L'éternel mano a mano, Eros vs Thanatos. Comme une façon de se raccrocher à la bouée quand l'océan menace de nous emporter.

La bouée de sauvetage de Pietro Palladini, c'est sa fille qui lui tendra, au moment le plus inattendu. L'ange gardien n'est pas toujours celui que l'on croit.
Par Kaplan
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Jeudi 5 février 2009
Scotché. Ce livre m'a scotché. Dès les premières lignes, la voix de son auteur a résonné en moi comme résonne le fracas des vagues sur une plage en hiver. Cette image n'est pas gratuite, tant la mer occupe une place centrale dans ce nouveau roman d'Olivier Adam : Des Vents Contraires.
Il y a de nombreux écrivains dont j'aime le style, dont je m'identifie à l'univers et à la prose, mais c'est sans doute la première fois que je me suis dit à plusieurs reprises que ce livre que je tenais dans les mains, oui, j'aurais pu l'écrire. Non qu'il me vienne une seconde à l'esprit de me comparer à Olivier Adam. Mais j'ai ressenti une telle proximité avec son verbe, une telle empathie envers les sentiments qu'il évoque, une telle familiarité avec les moments qu'il décrit... Ce qu'il raconte, j'aurais pu, j'aurais voulu le raconter, et je l'aurais raconté de la même manière, à la virgule près - allez, sauf peut-être pour les vingt dernières pages. C'est assez troublant de ressentir une telle évidence, une telle... fraternité avec un auteur. Et très revigorant.

Des Vents Contraires nous invite au coeur d'une petite famille déchirée par un drame tout récent : un jour, sans crier gare, Maman a disparu. Pas de mot, pas d'explication, pas de piste. Depuis, le père, notre narrateur, écrivain en panne d'inspiration et porté sur la bouteille, tient à bout de bras, comme il le peut, ses deux enfants inconsolables. Comme une dernière chance, comme un va-tout, il décide de quitter la banlieue parisienne et d'emmener son petit garçon et sa petite fille au bord de la mer, dans la ville de son enfance : Saint-Malo.

Trimballant sa détresse sur les plages glacées de Bretagne, diluant sa douleur dans le gris de la mer et le bleu du ciel, essayant de faire de chaque jour une victoire sur l'incompréhension et la révolte, pour lui comme pour ses deux enfants (on ne sait jamais lequel des trois sert de bouée de sauvetage aux autres), ce narrateur nous fait partager ses bouffées de douleur absolue, ses inquiétudes de père, les souvenirs qui lui crèvent le coeur, les petits moments de bonheur volés au désarroi. Avec une magnifique économie de mots ponctuée par la description lancinante des paysages marins (le ciel, les vagues, le vent, le sable, le sel, tout contribue ici à créer un univers organique et mouvant qui emmitoufle les personnages dans un manteau d'hiver...), Olivier Adam nous attire au plus près des personnages, au plus près des émotions. Il nous fait physiquement ressentir la tristesse de l'absence, la brutalité d'un bonheur rompu, la force de l'instinct de protection envers ceux qu'on aime, le réconfort que l'on recherche dans le contact des corps ou au fond d'une bouteille, le répit d'une étreinte fugace, la simplicité d'un silence partagé, la torpeur délicieuse du whisky de trop lorsqu'on n'en peut plus de penser... Il invite également une galerie de personnages à graviter autour du trio central, pour la plupart des figures cabossées par l'existence, rincées par la solitude ou délavées par les petits arrangements avec la vie.

Je parlais un peu plus haut de fraternité, c'est bien le sentiment principal qui m'a habité tout au long de la lecture de ce roman. C'est un roman sur la fraternité, sur l'importance de s'accrocher les uns aux autres lorsque tout bascule. A nos frères, à nos pères, à nos enfants, à nos amants, aux rencontres de passage. Ce roman, c'est aussi une belle invitation à découvrir le petit musée perso d'un écrivain, avec ses gimmicks récurrents : l'oubli de l'ivresse, l'apaisement de la mer, le sac de boxe sur lequel on se fait saigner les poings, les nuits d'insomnie à écouter la pluie, la passion d'une femme, la tendresse pour un gosse, et cette mélancolie, toujours là, qui ne vous quitte pas. Ce musée, ça pourrait (presque) être le mien. Si j'étais écrivain.
Par Kaplan
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Mardi 16 décembre 2008
Bon, OK, d'accord, j'ai présumé de mes forces. Je me suis vu trop beau. J'ai mal évalué mes ressources. Parfois, ça arrive, que veux-tu l'ami. Quand je l'ai acheté il y a quelques semaines, en même temps que La meilleure part des hommes et Un chasseur de lions, je me suis dit, toi mon vieux, avec tes 1200 pages et ton papier pas plus épais qu'une feuille à cigarette, je te garde pour la fin, tu passeras après les deux autres, tu ne perds rien pour attendre, tu vas voir ce que tu vas voir. Crois-moi, ça prendra le temps que ça prendra, mais j'aurai ta peau, je te lirai, jusqu'au dernier mot. Le dernier mot d'ailleurs, c'est moi qui l'aurai !

Il était là, faisant son crâneur au milieu des demies portions de la rentrée littéraire, le gros roman de Thomas Pynchon : Contre-jour. Thomas Pynchon, je dois l'avouer, je ne m'y étais guère intéressé jusqu'alors, jusqu'à cette chronique dans Télérama qui présentait cet auteur rare et secret comme l'un des plus brillants de la littérature américaine du XXème siècle (et du début du XXIème). Un créateur d'univers au style complexe, aux intrigues foisonnantes, aux influences constellées. Voir aussi ce portrait sur Fluctuat.

Il n'en fallait pas plus pour piquer ma curiosité. C'est donc avec gourmandise et patience (!) que je me suis attaqué, il y a un mois maintenant, à cet énorme pavé qu'est Contre-jour. Alors autant le dire tout de suite, cher lecteur : je n'abandonne jamais un livre. Jamais. Même la plus infame des bouses, j'essaie de la lire jusqu'au bout. Par principe. Pour pouvoir dire : oui, c'est une bouse, du premier au dernier mot. Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas écrit, Contre-jour n'est pas une bouse. Enfin, je ne crois pas. La question n'est pas là. Ce que je veux dire c'est ceci :  je le clame haut et fort, je finirai Contre-jour. Un jour. Mais pas tout de suite.

Après un mois de lutte (c'est le mot approprié) avec ce roman, j'en suis à un peu plus de 300 pages lues. Un quart du livre. Selon mes estimations, si je continue sur ce rythme, je l'aurai fini mi-mars. Mi-mars !!! Alors certes, vous pouvez penser que je ne lis pas super vite (ce qui n'est pas complètement faux) mais l'explication à tout ça, c'est que... ce livre est difficile. Il faut se bagarrer pour y entrer. C'est un roman fleuve qui ne "démarre" pas vraiment, qui brasse une mosaïque d'histoires, de personnages et de styles, dont les connexions les uns avec les autres ne sautent pas aux yeux. On y passe du western au fantastique, du steampunk sous influence Jules Verne à l'exposé social, du roman d'aventure au burlesque. C'est souvent brillant, parfois amusant, mais... ce n'est tout simplement pas le genre de livre dont j'ai besoin en ce moment. Je n'ai pas envie de me bagarrer, je n'ai pas envie de batailler, j'ai envie d'avancer de concert, de danser main dans la main. Je parle encore de livre, hein... J'ai envie de quelque chose de plus proche, de plus immédiat, de plus organique. Alors j'ai décidé de reposer Contre-jour et de lui faire une infidélité.

Hier soir, je suis donc retourné en librairie, et je me suis offert le dernier François Simon, Pique-assiette. Pour me réconforter auprès d'une bonne plume, d'un bel esprit. Pour me plonger dans les plaisirs de la chère - de la chair ? Je suis spontanément allé vers ce livre comme on va voir une vieille connaissance, le pas sûr en terrain connu, sachant à peu près ce que l'on va trouver, s'en régalant par avance. Il est là, près de moi, rassurant, avenant, presque complice avec son format qui se glisse dans la poche de mon manteau. Ses mots n'attendent qu'une chose, se laisser déguster. Celui-là, je l'aurai fini bien avant mars, c'est certain. Et pour Contre-jour ? Demain il fera jour.
Par Kaplan
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Mardi 21 octobre 2008
Ian McEwan et Jean-Paul Dubois sont deux auteurs dont j'aime la compagnie. En tout cas, j'aime la compagnie de leurs livres. J'aime les lire, et j'aime les avoir là, dans ma bibliothèque, à portée de main. Les livres sont un refuge, et il est réconfortant de sentir la présence d'écrivains avec lesquels on partage une fraternité. Il était donc normal de faire "ma" rentrée littéraire avec le nouveau roman de ces deux auteurs que j'affectionne. Je m'offre le loisir de leur dédier une chronique commune car, au-delà de leur style et de leur univers bien distincts, ces deux romans ont en commun d'aborder la question du couple, du mariage, et des barrières invisibles qui se dressent souvent entre les hommes et les femmes.

Sur la Plage de Chesil n'a ni la structure horlogère et virtuose de Samedi, ni la puissance narrative d'Expiation, mais on y retrouve la plume scalpel d'un Ian McEwan décidément inégalable lorsqu'il s'agit de disséquer le ressenti de ses personnages et la façon dont ils observent leur environnement. En focalisant son intrigue sur la nuit de noces d'un jeune couple dans l'Angleterre des années 60, il met lentement à jour, comme on réalise une autopsie, les blocages sociaux, les incompréhensions sexuelles, les frustrations enfouies, les peurs inexprimées, les réflexes sexistes et les violences silencieuses qui peuvent couver sous le vernis des sentiments et de la bienséance. Fondamentalement anglais dans ce qu'il dit de ses personnages et de leur époque, ce roman n'en reste pas moins universel dans la façon dont il suggère que, malgré l'amour, malgré la tendresse, les hommes et les femmes occupent des îles distantes, entre lesquelles ils s'efforcent de dresser des passerelles qui sont bien souvent des chimères.

Des chimères, Jean-Paul Dubois en a peuplé son dernier roman, Les Accommodements Raisonnables. Un superbe titre pour un livre qui, s'il ne s'impose pas à mes yeux comme le meilleur de son auteur, s'inscrit sans effort dans la veine élégamment blasée du reste de son oeuvre. On y retrouve ainsi certaines figures imposées telles que les racines toulousaines, le commentaire de la vie politique française, le goût de l'Amérique, l'obsession des tondeuses à gazon et un amour prononcé pour les chutes de reins voluptueuses. Dubois emmène cette fois son alter-ego, le scénariste Paul Stern, à Hollywood, où il doit faire office de script doctor pour un grand studio : il y voit surtout l'occasion de fuir sa famille, notamment un père en pleine crise existentielle et amoureuse au soir de sa vie, et une femme qui s'est enfoncée depuis longtemps dans le no man's land de la dépression chronique. Or c'est justement cette femme qu'il va retrouver, littéralement, sous les traits de son parfait sosie américain - un sosie avec trente ans de moins. Cette coïncidence donne l'occasion à Jean-Paul Dubois d'opérer un singulier aller-retour sur le couple et ses écueils face à l'épreuve du temps, mais aussi d'explorer quelques grands classiques de la psychologie masculine (appliquables ici à l'homme d'âge mur, mais pas seulement) : la tentation de fuir ses problèmes à l'autre bout du monde pour finalement les emmener avec soi, le désir impossible de retrouver une jeunesse perdue, l'illusion de se créer une "parenthèse" coupée du monde où l'on pourra assouvir ses pulsions sans rendre de compte à personne, la difficulté d'être en même temps un fils, un père, un grand-père, un mari, un amant... Sans être renversant, c'est du Dubois, ça se lit avec plaisir, comme on se love dans un bon fauteuil. Le tout enrobé de son habituelle ironie feutrée et ponctué par une morale apaisée : Les Accommodements Raisonnables mérite vraiment son titre.

A suivre, déjà sur mon bureau : Olivier Rollin, Tristan Garcia et Thomas Pynchon. Pas forcément dans cet ordre...
Par Kaplan
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Jeudi 4 septembre 2008

Suite du debriefing estival avec un petit retour sur mes lectures de vacances... Les pages nonchalamment tournées au bord de la piscine, ou sur un transat, à l'ombre d'un arbre, juste avant la sieste. Ou encore le matin sous la terrasse, avec l'odeur du café frais et la chaude caresse du soleil sur ma nuque... Bon allez, arrête Kaplan, tu te fais du mal.

- Les Murailles de Feu. Je voulais lire ce roman depuis que le cinéaste Michael Mann, il y a six ou sept ans, avait annoncé son intention de le porter à l'écran... Mais il était difficilement trouvable. Le projet de film n'a jamais vu le jour mais, suite au succès du 300 de Zack Snyder (tiré d'une B-D de Frank Miller qui aborde un sujet similaire), le roman de Steven Pressfield a fait l'objet d'une réédition en poche. Je m'en suis donc emparé pour en faire l'une de mes lectures de vacances. Retraçant la légendaire bataille des Thermopyles qui opposa armées grecques et persanes au Vème siècle avant notre ère, ce roman nous fait plonger dans le quotidien des troupes spartiates : la rigueur de l'entraînement, l'exigence du code de conduite, la dureté des rapports humains et familiaux, le sens du sacrifice pour un idéal philosophique. Les scènes de batailles sont écrites avec force et l'ensemble se lit sans déplaisir. Mais finalement, je suis un peu resté sur ma faim... Archipoche Editions.

- Aux innocents la bouche pleine. Il agace ou fascine, il s'autocite ou part dans des envolées étonnantes : François Simon laisse rarement indifférent. La star sans visage des critiques gastronomiques trimballe avec elle un univers d'une richesse foisonnante, où les plaisirs de la table vont de pair avec tous les autres plaisirs de la vie, les femmes, les livres, la musique, les films, les voyages et les parfums. Comment ne pas se laisser prendre par la main, surtout lorsque le guide a un tel style ? Reprenant ici certains des billets que les habitués ont pu lire sur son blog et les étoffant de passages inédits, il lie le tout avec un fil rouge (très détendu, le fil...) aux accents sentimentaux et nostalgiques. Décrivant aussi bien l'émotion d'un grand repas que celui provoqué par une femme qui se touche simplement la cheville, François Simon use et abuse des figures de style avec bonheur. On peut regretter le côté décousu et "parigocentriste" de son dernier livre, mais cet homme-là a une plume, et c'est tout simplement bon. Editions Robert Laffont.

- Le Café de l'Excelsior.
En parlant de plume, en voilà une autre, et non des moindres. Arrivant comme souvent bien après la bataille, j'ai découvert Philippe Claudel au printemps dernier, avec Le Rapport de Brodeck. Ce fut la rencontre avec un grand livre et un grand auteur. C'est donc tout naturellement que j'ai profité de l'indolence des jours d'été pour dévorer ce tout petit roman, 80 pages à tout casser. Une petite merveille de nostalgie et de tendresse, un trésor de mots. Le livre évoque les souvenirs d'un enfant orphelin élevé par son grand-père dans le décor fatigué d'un vieux café de province, avec ses clients immuables, ses odeurs de terroir et ses blessures soignées à coup de gnôle. La langue de Claudel a de l'épure et du style, une cadence majestueuse, chaque mot est soigneusement choisi, chaque phrase délicatement ciselée. Ce n'est plus de l'écriture mais de l'orfèvrerie. On ferme le livre sous le charme et triste à la fois. Une pépite, une vraie. Le Livre de Poche.

- Watchmen.
Je lis assez peu de B-D mais j'ai toujours eu un petit penchant pour les comic-books. Avec la sortie imminente de Watchmen au cinéma, je me suis dit qu'il était temps que je me penche sur ce que les fans du genre décrivent volontiers comme "le Citizen Kane des histoires de super-héros". J'ai donc investi dans l'édition Absolute Watchmen qui m'a valu de casser mon plan épargne, mais vous voulez que je vous dise, cela en valait la peine. Au-delà des graphismes très soignés bien qu'un peu datés eighties, surtout au niveau des couleurs (la série a commencé à être publiée en 1986), la force de Watchmen tient dans son scénario, signé par une référence du genre : Alan Moore. Non content de s'autoriser de belles trouvailles sur la thématique inépuisable du justicier masqué et sur l'impact que la présence de super-héros pourrait avoir dans un "monde réel", Moore se régale d'un récit construit en allers-retours et en poupées russes, avec des motifs qui se répondent et des niveaux de lecture multiples. Alors au final, cela ne reste "que" des mecs en collants qui essaient de sauver le monde, mais ça se hisse bien au-dessus du premier comic venu. Et puis Absolute Watchmen, ça claque dans votre bibliothèque ! DC Comics.

Par Kaplan
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