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Vendredi 4 juillet 2008
J'ai découvert Boualem Sansal à l'occasion du dernier Salon du Livre dont Israël était l'invité d'honneur. Vous n'avez sans doute pas oublié la polémique lancée par bon nombre de dignitaires et d'intellectuels arabes qui avaient appelé au boycott de l'événement. Parmi les rares voix dissonantes qui se sont opposées à cette attitude, j'ai particulièrement apprécié celle de monsieur Sansal, un écrivain algérien dont les propos raisonnés et raisonnables ont eu sur moi l'effet d'un oasis dans un désert de bêtise. Cela m'a donné envie de le lire. Je me suis donc tourné vers son dernier roman, Le Village de l'Allemand, dont le sujet m'a intéressé à plus d'un titre.

Inspiré d'une histoire vraie sur laquelle l'auteur a brodé une trame imaginaire à forte valeur symbolique, ce roman jongle avec les thématiques, les personnages et les époques, pour nous aspirer comme un vortex au coeur des dérives les plus abominables de l'humanité. Pas gai, mais édifiant. En deux mots : dans l'Algérie des années 90, en proie au chaos, un village des Hauts-Plateaux est le théâtre d'un massacre perpétré par des terroristes. Parmi les victimes, un vieil allemand, qui se battit jadis pour l'indépendance du pays et épousa une belle algérienne avant de couler des jours heureux dans cette région oubliée du monde. Ses deux fils, leurs deux fils, vivent en France. Ils sont les héritiers d'une triple culture, algérienne, allemande et française, mais ont connu des trajectoires opposées : l'un, Rachel, est ingénieur, heureux en ménage, vivant dans un pavillon cossu ; l'autre, Malrich, vit en cité, en proie à la galère et à l'influence grandissante des imams radicaux. Après le meurtre de leurs parents, Rachel décide de rentrer au pays pour se recueillir sur leur tombe. Là, dans la vieille maison de leur enfance, en réunissant les quelques souvenirs qui sont encore à sauver, il va découvrir l'affreuse vérité sur le passé de son père : ce dernier était un officier du IIIème Reich, un dignitaire nazi ayant oeuvré dans les camps de la mort, qui avait réussi à échapper aux troupes alliées pour se réfugier en Afrique du Nord.

Cette macabre découverte va entraîner Rachel, puis Malrich, dans une inexorable descente aux enfers. Accablés par le poids du passé de leur père, les deux frères vont remettre toute leur existence et leurs certitudes en question. Pour l'un, cette prise de conscience aura une issue dramatique. Pour l'autre, elle sera salutaire.

Ecrit sur le mode du journal croisé (celui de Rachel et celui de Malrich), ce roman brasse des thèmes aussi délicats que la mémoire de la Shoah, l'impact de ce crime abominable sur tout le genre humain, l'ignorance de l'Histoire, le négationnisme dans le monde arabe, la situation politique en Algérie depuis les années 90, la situation des Français issus de l'immigration dans les banlieues, la montée de l'islamisme. Au fil des pages, Boualem Sansal se risque à dresser un parallèle audacieux entre le nazisme et l'islamisme. Il soulève, aussi, cette impérissable question : sommes-nous les dépositaires des crimes de nos pères ? Devons-nous assumer les horreurs du passé à la place de ceux qui ne l'ont pas fait ? Qui a le droit de proclamer le pardon ?... Tous ces sujets sont abordés avec hauteur, gravité et avec une élégance de style remarquable. Presque trop, d'ailleurs, compte tenu de la forme choisie - celle du double journal intime. Mais peut-on se plaindre d'une écriture trop soignée de nos jours ?
Le Village de l'Allemand est un roman fort, et surtout incroyablement courageux, à de nombreux égards. C'est le livre d'un homme éclairé. Ils ne sont pas si nombreux.
par Kaplan publié dans : Le livre
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Mardi 3 juin 2008
Il y a sans doute eu un certain nombre de romans qui ont abordé le traumatisme du 11 septembre mais peu d'entre eux, à ma connaissance, ont été reçus avec autant d'éloges que L'Homme qui tombe de Don DeLillo. C'est ce qui m'a donné envie d'aller à la rencontre de cet auteur que beaucoup considèrent comme l'un des plus brillants de la littérature américaine actuelle. Quelques heures seulement après avoir refermé le livre, je dois dire que je suis en pleine confusion. Mais en l'occurrence, c'est peut-être le sentiment approprié.

L'Homme qui tombe s'intéresse aux répercussions des attentats du World Trade Center sur une poignée de personnages new-yorkais dont le "noyau" (noyau éclaté, fissuré, malmené) est un couple en instance de séparation au moment des faits.
Miraculeusement rescapé de l'attentat, Keith opère un rapprochement avec sa femme Lianne et son fils Justin. Mais profondément bouleversé par ce qu'il a vécu, il va s'avérer incapable de revenir dans la "vraie vie", comme si une part de lui, une part vivante, était restée dans les tours effondrées. Il va entamer une liaison avec une autre rescapée, comme on se raccroche à une bouée de sauvetage sans trop savoir où le courant va nous emporter. Il va, enfin, se jeter à corps perdu dans d'interminables tournois de poker, s'oubliant lui-même au gré du rythme répétitif des mises, des cartes qui s'abattent et des jetons qui s'empilent, au milieu de joueurs anonymes dans des lieux sans passé.
Pendant ce temps, sa femme Lianne partage son temps entre un groupe de personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer et sa mère à la santé défaillante. Enfin leur fils Justin, étrangement mutique, semble s'isoler dans un monde imaginaire où il scrute le ciel à longueur de temps, persuadé que de nouveaux avions vont venir s'écraser sur la ville. Autour de ce trio gravitent quelques personnages aux contours plus ou moins nets, comme l'amant de la mère de Lianne, énigmatique marchand d'art européen dont la voix lasse résonne comme une "mauvaise conscience" aux oreilles de l'Amérique ; Florence, la maîtresse de Keith ; où le fameux "homme qui tombe", artiste de rue qui se suspend en hauteur pour simuler une chute dans différents endroits de New York.

Ce que Don DeLillo nous donne à voir, à travers cette mosaïque de personnages dont les lignes de vie ont toutes été brisées, c'est un monde en proie à la confusion. Où les faux-semblants n'ont plus lieu d'être là où la mort a frappé, où les émotions s'entrechoquent comme dans un maelstrom, où ce que l'on appelait jusqu'ici la vie devient finalement du sursis. Un monde où le simple fait d'écouter des chants orientaux provoque l'animosité de vos voisins, et où des enfants mal informés prennent Ben Laden pour un croquemitaine. Cette confusion, Don DeLillo arrive à nous la transmettre grâce à une écriture qui est comme suspendue, avec des dialogues à mots couverts, des scènes qui ne sont que des transitions. Les protagonistes n'ont plus de but, ils ne sont que de passage. On en ressort avec un certain trouble, trouble renforcé par l'introduction inopinée du point de vue des terroristes : comme si l'auteur voulait souligner qu'en dehors de la réalité brisée de ses personnages, il y a une autre réalité, celle d'hommes prêts à mourir pour assouvir leur fanatisme ou leur colère. Deux mondes à part, qui se rencontrent dans la douleur.

L'Homme qui tombe m'a laissé ce sentiment confus et amer d'un roman désabusé, comme en deuil. Si je devais en dégager un thème, ce serait celui-là : tout finit par s'effondrer. L'innocence, les histoires d'amour, les passions, la mémoire, la jeunesse, la santé, la confiance. Tout s'effondre un jour. Comme les tours de nos empires d'argile.
par Kaplan publié dans : Le livre
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Mardi 6 mai 2008
Je viens de lire coup sur coup deux livres totalement différents. Par leur forme, leur style, leur époque et leur auteur. Mais entre lesquels j'ai tissé comme un fil rouge. Le premier, c'est un roman américain de John Fante, offert par un ami pour mon anniversaire (merci JC !), le second est un essai érotique de la poétesse syrienne Salwa Al Neimi, que j'ai pu lire en épreuve. Le premier a été écrit dans les années 30, le second vient de sortir. A priori, rien à voir.

La Route de Los Angeles est considéré comme le premier roman de John Fante, et pourtant il n'a été publié qu'après sa mort, bien après ses succès Mon Chien Stupide et Demande à la Poussière - le seul que j'avais lu auparavant. On y rencontre pour la première fois l'alter ego de l'auteur, Arturo Bandini, dans un récit qui comporte à n'en pas douter bon nombre d'éléments autobiographiques. Jeune italo-américain aspirant à devenir écrivain, Bandini vit avec une mère fatiguée et une soeur bigote, lit Nietzsche à la bibliothèque et des magazines coquins en cachette, se réclame de l'internationale communiste et travaille dans une conserverie de poissons. Esprit tourmenté, mythomane et mégalo, capable de se battre avec sa soeur, de se mutiler jusqu'au sang et de descendre des crabes à la carabine pendant une journée entière pour canaliser sa colère, Bandini est un étonnant concentré de frustration. On est constamment partagé entre le rire et l'effroi devant ce personnage hirsute, qui semble à tout moment au bord de la folie furieuse. Au fil du livre (un livre chaotique et charnel, presque précurseur de Bukowski et de Kerouac), on devine surtout chez lui une incroyable frustration, sexuelle bien sûr, mais aussi littéraire. Cet homme abreuvé de livres, ivre de mots, rongé par l'envie d'écrire, est incapable de signer un roman potable, tout comme il est incapable d'adresser la parole à une femme qui ne soit pas sur papier glacé... Jusqu'au dénouement final, où enfin, libéré de son carcan familial et de ses petites obsessions maniaques, Bandini décide de partir. De partir pour Los Angeles et tout recommencer. L'action comme remède à la frustration.

La Preuve par le Miel ressemble à un journal intime mais il pourrait tout aussi bien être un roman. Pas facile de démêler le vécu de la fiction dans cette exploration de l'intimité d'une femme. Salwa Al Neimi lève le voile (sans mauvais jeu de mots) sur la sexualité de la femme arabo-musulmane, et prouve - par la chair et l'esprit - que la volupté est soluble dans la tradition. En nourrissant sa propre expérience des écrits érotiques multicentenaires de la tradition orientale, elle démontre que le plaisir sexuel n'a jamais été contraire aux injonctions religieuses, malgré la lecture abusive que les extrémistes de tout poil voudraient en avoir. Elle avance aussi, à sa façon, que cette vie terrestre, quelle que soit la spiritualité que l'on adopte, est la seule que nous sommes sûrs de tenir dans nos mains, et qu'elle s'écoule comme du sable entre nos doigts. L'affirmation du fait que nous sommes des êtres de chair et de sang, des êtres de pulsions et de désirs, des êtres qui peuvent jouir, séduire et tromper, voilà qui n'a rien d'exceptionnel... L'originalité vient du fait que c'est une femme syrienne qui s'aventure sur ce terrain. Elle le fait sans impudeur, mais sans rien masquer de sa sensualité. Elle le fait aussi en se référant au monde dont elle est issue, et surtout, surtout, en se référant aux auteurs d'un temps révolu qui avaient des idées d'avant-garde - une façon de désamorcer les attaques avant qu'elles soient portées. Cela ne va pas sans quelques clichés orientalistes, hammam et jasmin, mais cela a le mérite de bousculer pas mal de convenances, ici comme ailleurs. Finalement, avec ses accents gentiment libertins, La Preuve par le Miel ne m'aura pas tellement remué, mais je crois savoir qu'elle en a remué plus d'un, et dans le bon sens du terme. Les révolutions se font parfois à petite échelle...

Finalement, en lisant ces deux livres dans la foulée, j'ai réalisé, une fois de plus, à quel point le désir est le moteur de l'écriture. Le désir assouvi ou le désir frustré, l'énergie contenue ou l'énergie déployée - c'est là le meilleur carburant. La douleur ou la volupté, le manque ou le trop-plein, la rupture ou le porte-à-faux. Diluer ses frustrations, ou revendiquer ses transgressions. Ruer dans les brancards par les actes et les mots, ou se laisser simplement porter par les sens. Bouffer sa vie, la déguster, la digérer, la rater, ou savoir estimer le fait de n'en voir que le menu. Et écrire...
par Kaplan publié dans : Le livre
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Mercredi 16 avril 2008

Je ne crois pas avoir souvent lu de roman aussi désespéré, aussi nihiliste que La Route de Cormac McCarthy. Ce livre résonne comme un glas dans le coeur de celui qui le referme après en avoir parcouru les déchirantes dernières pages. Il a la grâce élégiaque d'une ruine antique et la beauté silencieuse d'un cimetière rongé par les herbes folles.
Sauf qu'ici, d'herbes folles, il n'y a point. Il n'y a que des cendres : celles d'un monde détruit par une catastrophe de grande ampleur, jamais clairement identifiée. Une apocalypse digne de la Bible, dont on suppose qu'elle a été provoquée par la main de l'homme. C'est donc sur une terre morte, aux arbres asséchés, aux cultures ravagées, aux maisons pulvérisées que nous invite l'auteur de No Country For Old Men. Une terre oubliée de Dieu, un purgatoire avant l'heure pour quelques survivants livrés à eux-mêmes, dérivant comme des âmes damnées en quête d'un abri pour se protéger du froid hivernal, et surtout de quelque chose à manger - n'importe quoi, y compris de la chair humaine s'il le faut.

C'est dans ce décor infernal que nous suivons un homme et son fils, rescapés en guenilles poussant un caddie rempli de boîtes de conserves, de couvertures et de breloques en tout genre. Ils suivent une route, ultime vestige de leur civilisation disparue, devant les mener jusqu'à la côte où, peut-être, un espoir de survie leur sera permis. Pas à pas, nous accompagnons leur lent périple, ponctué de nuits noires et froides, de repas frugaux sous la pluie et de moments de terreur pure, quand apparait à l'horizon la menace indicible des hordes cannibales. De villes fantômes en maisons isolées, ils luttent jour après jour contre la mort qui aurait dû les emporter et qui leur a accordé un inexplicable sursis.

Imprégné de symbolisme dantesque, ce roman se lit comme une lente mélopée, entêtante et sourde. Phrases courtes, parfois dénuées de verbes, dialogues minimalistes. Répétition des situations (la quête de nourriture, encore et toujours) et éclats de peur ou de joie : peur d'un homme seul s'approchant sur la route, joie de partager une simple boîte de pèches au sirop. Tout concourt à nous enfoncer dans ce no man's land physique et spirituel, où seul prévaut l'instinct de survie et l'amour unissant un père et son fils - dernière trace d'humanité au milieu du désastre. C'est ce lien d'amour paternel et filial qui fait, évidemment, la grande force du roman, sans oublier l'évident message écologiste murmuré entre les lignes jusqu'au superbe paragraphe final, souvenir d'un monde meilleur à jamais disparu. Lorsque tout l'amour du monde et des hommes aura disparu, lorsque les dernières braises de l'espoir se seront éteintes, il ne restera plus que des cendres. Tout sera gris et froid, à jamais.
par Kaplan publié dans : Le livre
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Mercredi 2 avril 2008
C'est un village coupé du monde, dans une région inidentifiée de culture germanique, à une époque inidentifiée qui ressemble à s'y méprendre au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.
C'est un narrateur revenant, passé une fois par le pays des morts et revenu de tout, y compris du pire, et qui pourtant va devoir être le témoin malgré lui, le témoin passif et fantômatique d'une nouvelle horreur, d'une nouvelle ignominie, de celles dont seuls les hommes sont capables.
C'est une fable ténébreuse, un cauchemar éveillé qui s'affranchit de tout repère historique ou géographique clair pour tendre vers la parabole. Ce village, ce narrateur, ce Brodeck qui commence son récit en se dédouanant de toute responsabilité dans ce qui va suivre (et ce qui a précédé), ils conjuguent tous les avatars de la laideur humaine : la guerre, le viol, le mensonge, la cruauté, l'exclusion, l'asservissement, le génocide. On croise dans ce livre des assassins sans visage, des aryens qui n'en sont pas, des collabos qui se justifient, une Shoah qui n'ose dire son nom. Mais tout est déformé, délavé, comme dans la mémoire d'un homme traumatisé.

Au lendemain d'une guerre qui a laissé des traces profondes dans tout le pays, et à laquelle lui et les siens ont payé un lourd tribut, Brodeck nous raconte comment et pourquoi les hommes de son village ont décidé d'éliminer un inconnu qui avait élu domicile parmi eux - un homme étrange, surnommé l'Anderer, arrivé de nulle part avec son cheval, son âne et ses accoutrements excentriques. Chargé contre son gré de rédiger un rapport expliquant les circonstances de l'arrivée et du "départ" de l'Anderer, Brodeck nous entraîne dans les méandres de son passé et des vérités cachées de son village sinistré.

Terrible roman, magnifique roman que ce Rapport de Brodeck qui marque ma première rencontre avec l'oeuvre de Philippe Claudel. Un roman au style direct, économe quoique précis dans ses descriptions, mais à la structure virtuose et fluide, faite de sauts de puce temporels ou oniriques - d'un paragraphe à l'autre, d'un chapitre à l'autre. Un roman édifiant, surtout, par ce qu'il nous rappelle sur la nature humaine et ses versants les plus sombres. On pourrait invoquer un parallèle avec Les Bienveillantes, bien sûr, pour les thèmes, pour le ton. En fait, Philippe Claudel se définit lui-même comme l'anti-Littell. Contrairement à l'auteur américain dans son livre-somme, il déploie en effet une langue épurée, ne s'embarrasse d'aucune documentation foisonnante ou mise en situation historique. Là où le narrateur des Bienveillantes était un monstre complexe et torturé, Brodeck est un survivant, une victime expiatoire et spectrale. On note, en revanche, un goût commun pour les zones obscures et sauvages de l'âme, avec quelques incursions dans la crasse, l'excrément et l'humiliation, mais sans le côté parfois complaisant, cruellement sophistiqué, langoureusement pervers, quasi-pasolinien de Littell.

En nous faisant oberver un monde terrestre en proie à l'enfer, peuplé de pantins dominés par des pulsions indignes, Philippe Claudel nous rappelle que les hommes détruisent tout, par lâcheté, par ignorance, par soumission. Ils assujettissent les purs et ravagent les innocents, surtout quand ces derniers leur tendent, consciemment ou non, le miroir déformant de toutes leurs turpitudes. Affreux, sale et méchant, tel est le monde de Brodeck : le seul refuge est dans les livres, l'exil ou la mort. C'est loin d'être gai, mais c'est écrit avec puissance et douleur, et cela vous crève le coeur.
par Kaplan publié dans : Le livre
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Mardi 29 janvier 2008
J'aurai tout de même attendu d'avoir presque 32 ans pour lire Proust. Ma boulimie de littérature étant somme toute tardive, après une longue parenthèse étudiante passée à lire quasi exclusivement des bouquins d'histoire ou de cinéma, je m'efforce de combler tant bien que mal mes lacunes en découvrant, aujourd'hui seulement, des auteurs de légende. Comme ce bon vieux Marcel. Bien sûr, il y a beaucoup de gens qui n'ont jamais lu, qui ne liront jamais Proust. Mais moi qui me nourris de livres, je ne pouvais pas continuer à éviter sciemment ce monument. Je me suis donc attaqué à La Recherche du Temps Perdu. Et plutôt que de monument, c'est de pélerinage que je devrais parler. Oui, s'attaquer au chef-d'oeuvre de Proust, c'est comme accomplir un pélerinage. Mais pas un pélerinage pépère, genre le nez levé dans la Chapelle Sixtine ! Non, plutôt le pélerinage à la dure, où l'on finit à genoux comme quand on se rend à Fatima.

A la Recherche du Temps Perdu, donc. Son premier tome du moins : Du Côté de chez Swann. Rien à voir avec la chanson de Dave. Un roman sans histoire, une suite d'impressions issues des souvenirs et de l'imaginaire de Marcel Proust, qui est ici auteur, narrateur décalé et protagoniste à mi-temps. Quatre-cents pages pour évoquer trois fois rien, des sentiments, des émotions, des douleurs d'enfant et des frustrations d'homme. Quatre-cents pages pour dépeindre des souvenirs lointains de vacances en Normandie, ciselés par le travail du romancier. Quatre-cents pages pour transcrire l'amour fou d'un homme dont l'objet chéri (une femme, une femme objet) lui échappe inexorablement. Quatre-cents pages pour tracer les premières esquisses d'un apprentissage de la douleur au contact d'une jeune fille capricieuse et indifférente. Quatre-cents pages pour peindre en touches impressionnistes, des sentiments si communs et pourtant si difficiles à saisir : nostalgie, mélancolie, jalousie, ennui, angoisse, frustration. Voilà Proust. Un orfèvre du sentiment, un modéliste méticuleux des émotions humaines. Un entomologiste de la douleur. 

Il faut s'accrocher. Le premier tiers du livre, avec sa madeleine, son "Longtemps je me suis couché de bonne heure" est essentiellement consacré aux angoisses du jeune Proust au moment d'aller se coucher, et aux efforts de Proust adulte pour faire renaître les souvenirs enfouis de cette enfance si douce et si amère. En bref, ça ne raconte rien ou presque, mais ça parle de l'essentiel. La langue est d'une richesse foisonnante, qui n'a d'égale que la précision avec laquelle l'auteur dissèque la moindre sensation, le moindre frémissement de l'âme. La lumière qui passe à travers les volets, un voyage en calèche entre deux villages, des clochers qui surgissent derrière des collines, la vie des fleurs et des arbres, et l'angoisse, l'insoutenable angoisse de l'enfant qui n'aura pas un dernier baiser maternel avant son sommeil. J'en oublie. Tout est décrit avec une attention hallucinante. La force descriptive et introspective de Proust, son talent à traduire en mots choisis (secs comme la foudre ou fluides comme un cours d'eau) sa capacité d'observation et d'analyse de ses propres sensations, tout cela est simplement hors du commun. Les deux autres parties sont du même acabit : l'amour frustré de Swann pour Odette de Crécy, la peinture cinglante de la bonne société parisienne, et les émois réprimés du jeune narrateur pour la fille de Swann, briseuse de coeur avant l'heure. Tout est passé au tamis du regard proustien, en teintes délavées. Et toujours cette écriture en circuit fermé, feu d'artifice de mots dans une délicate boîte à musique.

J'en resterai là. Mes piètres compétences littéraires ne me permettent pas de juger à sa juste valeur cet écrivain surdoué, ce génie des lettres. D'autres ont largement étudié le talent de Proust, le hissant tout en haut de ce que l'humanité a produit de grands auteurs, de grands observateurs de la condition humaine, aux côtés d'un Shakespeare. Je me bornerai donc à jeter ici ces quelques impressions. D'autant qu'il me reste encore six tomes de la Recherche à dévorer. Pas de temps à perdre.
par Kaplan publié dans : Le livre
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Jeudi 14 juin 2007
Il est temps de parler un peu bouquins sur ce blog ! A chaque fois que je termine un livre qui me plaît, je me promets de lui consacrer quelques lignes, un avis structuré, ou au moins une impression jetée à la va-vite. Seulement voilà, à force de remettre au lendemain, je n'écris rien. Il y a plusieurs coups de coeur récents dont j'aurais voulu parler ici : Les Bienveillantes, de Jonathan Littell (colossale masse romanesque), ou encore Women, de Charles Bukowski (qui mieux que lui sait parler d'alcool, de baise et de poésie ?)... Finalement c'est un autre coup de coeur que je vais partager. Un livre que j'ai terminé il y a deux jours, donc je bats le fer tant qu'il est chaud.

Expiation est un roman de Ian McEwan, un auteur que j'ai découvert l'année dernière avec l'excellent Samedi (à propos duquel vous pouvez lire mon opinion ici). Cette deuxième incursion confirme mon goût pour l'auteur, dont je vais m'empresser de lire les autres ouvrages. Voici le résumé, tel qu'il se présente en quatrième de couverture...
Sous la canicule qui frappe l'Angleterre en ce mois d'août 1935, la jeune Briony a trouvé sa vocation : elle sera romancière. Du haut de ses treize ans, elle voit dans le roman un moyen de déchiffrer le monde. Mais lorsqu'elle surprend sa grande sœur Cecilia avec Robbie, fils de domestique, sa réaction naïve aux désirs des adultes va provoquer une tragédie. Trois vies basculent et divergent, pour se recroiser cinq ans plus tard, dans le chaos de la guerre, entre la déroute de Dunkerque et les prémices du Blitz. Mais est-il encore temps d'expier un crime d'enfance ?

Il s'agit d'un drôle de roman. Clairement divisé en deux. La première partie, qui apparaît de prime abord comme la meilleure, la plus évidente et la plus typique des qualités du romancier, retrace une journée, une seule journée fatidique de l'été 1935, dans une propriété bourgeoise de la campagne anglaise écrasée par le soleil. Une journée promise à la joie des retrouvailles mais qui va être marquée par le sceau du crime et de la tragédie. On retrouve déjà une similitude thématique avec Samedi, autre roman de McEwan : comment une vie peut basculer d'une seconde à l'autre, comment nous pouvons passer du bonheur quotidien au drame irréparable. Après avoir placé ses personnages sur un échiquier social et affectif magnifiquement ciselé, l'auteur les confronte à des trajectoires inattendues.
Comme dans Samedi, il suffira d'une journée pour faire voler en éclat un ordre établi, qui se révèle bien fragile sous la patine des apparences. Et comme dans Samedi, Ian McEwan déploie un talent incroyable pour nous placer au contact intime de ses personnages, qui se singularisent par l'acuité de leur ressenti et de leur rapport au monde qui les entoure. Rarement chez un auteur, j'ai rencontré cette capacité à retranscrire les sensations du corps, les émotions érotiques, les sinuosités de la perception. J'ai lu quelque part que les personnages "palpitent" sous la plume de McEwan. Je ne saurais trouver de mot plus approprié. Il s'agit d'un magnifique travail de littérature.

La seconde partie est plus surprenante. L'action se déroule plusieurs années plus tard, au début de la Seconde Guerre mondiale. Ici, McEwan quitte son domaine de prédilection pour se frotter à deux genres distincts, le roman de guerre et le roman d'amour, avec moins de réussite que dans la première partie. La rupture de ton et de genre, au-delà d'être déstabilisante pour le lecteur, crée aussi une sorte de faille dans l'évolution des personnages. Par ailleurs, la comparaison avec certains maîtres du genre, notamment Hemingway, n'est pas en faveur de McEwan. Mais l'essentiel n'est pas là.
C'est dans cette seconde partie que l'auteur aborde une autre thématique qui apparemment lui est chère, celle du pouvoir de la fiction. D'abord, il place délibérément ses personnages dans un "genre" ultra référencé. Ensuite, il place l'une de ses protagonistes, Briony, à nouveau au centre de l'action, avec son regard de romancière. Elle n'est plus une pré-adolescente, mais une femme. C'est à travers ses yeux, voire à travers son imaginaire, que l'on découvre la suite des événements, y compris le destin des autres personnages dont elle n'est pas forcément le témoin direct.

A la faveur d'un épilogue tardif écrit à la première personne, le lecteur est forcé de se demander si cette seconde partie est bien "réelle", ou bien si elle relève juste de l'imaginaire de Briony. Il suppose que tout ce qu'il vient de lire n'est en fait qu'une version subjective de la vérité, vue à travers le prisme de la fiction, une "expiation" pour celle qui n'a pas pu racheter sa faute originelle. Intéressante mise en abîme : écrivain derrière l'écrivain, fiction dans la fiction... Habilement, Ian McEwan suggère que le pouvoir de l'auteur de fiction, son maigre pouvoir, son immense pouvoir, est de changer les faits, de les accomoder, de les travestir, de les optimiser. Lorsque la vérité est trop dure, lorsque le passé est trop sombre, l'invention peut avoir valeur d'expiation : ça vaut ce que ça vaut, ça ne rachète rien, mais c'est déjà beaucoup.
par Kaplan publié dans : Le livre
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