Vendredi 4 juillet 2008
J'ai découvert Boualem Sansal à l'occasion du dernier Salon du Livre dont Israël était l'invité d'honneur. Vous n'avez sans doute pas oublié la polémique lancée par bon nombre de dignitaires et
d'intellectuels arabes qui avaient appelé au boycott de l'événement. Parmi les rares voix dissonantes qui se sont opposées à cette attitude, j'ai particulièrement apprécié celle de monsieur Sansal,
un écrivain algérien dont les propos raisonnés et raisonnables ont eu sur moi l'effet d'un oasis dans un désert de bêtise. Cela m'a donné envie de le lire. Je me suis donc tourné vers son dernier
roman, Le Village de l'Allemand, dont le sujet m'a intéressé à plus d'un titre.Inspiré d'une histoire vraie sur laquelle l'auteur a brodé une trame imaginaire à forte valeur symbolique, ce roman jongle avec les thématiques, les personnages et les époques, pour nous aspirer comme un vortex au coeur des dérives les plus abominables de l'humanité. Pas gai, mais édifiant. En deux mots : dans l'Algérie des années 90, en proie au chaos, un village des Hauts-Plateaux est le théâtre d'un massacre perpétré par des terroristes. Parmi les victimes, un vieil allemand, qui se battit jadis pour l'indépendance du pays et épousa une belle algérienne avant de couler des jours heureux dans cette région oubliée du monde. Ses deux fils, leurs deux fils, vivent en France. Ils sont les héritiers d'une triple culture, algérienne, allemande et française, mais ont connu des trajectoires opposées : l'un, Rachel, est ingénieur, heureux en ménage, vivant dans un pavillon cossu ; l'autre, Malrich, vit en cité, en proie à la galère et à l'influence grandissante des imams radicaux. Après le meurtre de leurs parents, Rachel décide de rentrer au pays pour se recueillir sur leur tombe. Là, dans la vieille maison de leur enfance, en réunissant les quelques souvenirs qui sont encore à sauver, il va découvrir l'affreuse vérité sur le passé de son père : ce dernier était un officier du IIIème Reich, un dignitaire nazi ayant oeuvré dans les camps de la mort, qui avait réussi à échapper aux troupes alliées pour se réfugier en Afrique du Nord.
Cette macabre découverte va entraîner Rachel, puis Malrich, dans une inexorable descente aux enfers. Accablés par le poids du passé de leur père, les deux frères vont remettre toute leur existence et leurs certitudes en question. Pour l'un, cette prise de conscience aura une issue dramatique. Pour l'autre, elle sera salutaire.
Ecrit sur le mode du journal croisé (celui de Rachel et celui de Malrich), ce roman brasse des thèmes aussi délicats que la mémoire de la Shoah, l'impact de ce crime abominable sur tout le genre humain, l'ignorance de l'Histoire, le négationnisme dans le monde arabe, la situation politique en Algérie depuis les années 90, la situation des Français issus de l'immigration dans les banlieues, la montée de l'islamisme. Au fil des pages, Boualem Sansal se risque à dresser un parallèle audacieux entre le nazisme et l'islamisme. Il soulève, aussi, cette impérissable question : sommes-nous les dépositaires des crimes de nos pères ? Devons-nous assumer les horreurs du passé à la place de ceux qui ne l'ont pas fait ? Qui a le droit de proclamer le pardon ?... Tous ces sujets sont abordés avec hauteur, gravité et avec une élégance de style remarquable. Presque trop, d'ailleurs, compte tenu de la forme choisie - celle du double journal intime. Mais peut-on se plaindre d'une écriture trop soignée de nos jours ?
Le Village de l'Allemand est un roman fort, et surtout incroyablement courageux, à de nombreux égards. C'est le livre d'un homme éclairé. Ils ne sont pas si nombreux.
Il y a sans doute eu un certain nombre de romans qui ont abordé le traumatisme du
11 septembre mais peu d'entre eux, à ma connaissance, ont été reçus avec autant d'éloges que L'Homme qui tombe de Don DeLillo. C'est ce qui m'a donné envie d'aller à la rencontre de cet
auteur que beaucoup considèrent comme l'un des plus brillants de la littérature américaine actuelle. Quelques heures seulement après avoir refermé le livre, je dois dire que je suis en pleine
confusion. Mais en l'occurrence, c'est peut-être le sentiment approprié.
Je ne crois pas avoir souvent lu de roman aussi désespéré, aussi nihiliste que La
Route de Cormac McCarthy. Ce livre résonne comme un glas dans le coeur de celui qui le referme après en avoir parcouru les déchirantes dernières pages. Il a la grâce élégiaque d'une ruine
antique et la beauté silencieuse d'un cimetière rongé par les herbes folles.
C'est un village coupé du monde, dans une région inidentifiée de culture germanique, à une
époque inidentifiée qui ressemble à s'y méprendre au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.
Il est temps de parler un peu bouquins sur ce blog ! A chaque fois que je termine un livre qui me plaît, je me promets de lui consacrer quelques lignes, un avis structuré, ou au moins une impression jetée à la va-vite. Seulement voilà, à force de remettre au lendemain, je n'écris rien. Il y a plusieurs coups de coeur récents dont j'aurais voulu parler ici :